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Extrait du dossier pédagogique
réalisé par les Grignoux et consacré au film
Babel
d'Alejandro González Iñárritu
États-Unis, 2006, 2 h 23

Le dossier pédagogique dont on trouvera un extrait ci-dessous s'adresse aux enseignants du secondaire qui verront le film Babel avec leurs élèves (entre quatorze et dix-huit ans environ). Il contient plusieurs animations qui pourront être rapidement mises en œuvre en classe après la vision du film.

Donner son avis

Babel a remporté le prix de la mise en scène au festival de Cannes, en 2006. De fait, la mise en scène d'Alejandro González Iñárritu retient immanquablement l'attention des spectateurs notamment par son mélange de lieux et d'époques. Néanmoins, tout le monde n'est pas nécessairement réceptif à cette manière de faire : si la critique a en général été positive, on peut relever néanmoins dans la presse spécialisée des avis plus négatifs, accusant par exemple Iñárritu de privilégier la construction du scénario aux dépens des autres aspects cinématographiques. À l'opposé, certains spectateurs — notamment les plus jeunes — seront peut-être décontenancés par cette construction « éclatée » relativement inhabituelle. Enfin, les thèmes du film peuvent également susciter des réactions contrastées, certains étant sensibles au drame vécu par les différents personnages et d'autres non.

Cette première activité aura ainsi pour objectif d'aider les jeunes spectateurs à exprimer leurs avis sur le film et surtout à expliciter autant que faire se peut les raisons qui motivent leurs appréciations. Que pensent-ils, entre autres, de la construction de Babel ? Comment perçoivent-ils le prix attribué par le jury du festival ? Est-ce que Babel mérite ce prix ? Ou bien ont-ils envie de défendre un autre point de vue à propos de la mise en scène ?

En pratique

Il n'est pas toujours simple de formuler une opinion nuancée sur une œuvre cinématographique, d'accepter un avis différent du sien ou encore, de nourrir son propre point de vue à l'aide d'éclairages nouveaux. C'est une tâche difficile qui exige à la fois de l'ouverture d'esprit, un sens du respect et de l'écoute, et une capacité à moduler ses propres perceptions, convictions, interprétations... en fonction des arguments apportés par les autres. Ce sont ces compétences que nous proposons ici de mettre en œuvre avec les élèves, au sein d'un débat démocratique autour de Babel. Pour affiner les commentaires des spectateurs, nous proposons quelques arguments en faveur ou en défaveur du film.

Soumettons-les aux adolescents et invitons ceux-ci à y réagir grâce à des échelles d'évaluation. Une discussion entre les différents participants permettra ensuite de confronter de façon un peu plus approfondie les opinions.

Quelques opinions à propos de Babel

Voici différentes opinions sur le film Babel d'Alejandro González Iñárritu : pour chacune de ces opinions, pouvez-vous dire si vous êtes d'accord, ou non avec elle ? Essayez ensuite de trouver des éléments du film qui justifient d'après vous l'opinion (ou les opinions) dont vous vous sentez le plus proche.

  1. La construction de Babel est brillante ; elle suscite une participation active du spectateur, qui est obligé de reconstruire la temporalité du film au fur et à mesure de son déroulement ; cette sollicitation apporte du piquant à la vision du film et favorise le partage d'impressions après la projection.

  2. Babel est un film artificiel ; sa construction alambiquée, avec des flash-back, des aller-retours incessants entre trois continents, traduit seulement la volonté du réalisateur de « faire original ». Comme le souligne Thomas Sotinel dans un article du Monde paru le 15 novembre 2006, « le réalisateur mexicain Alejandro González Iñarritu a employé pour son film Babel des matériaux en quantité et en qualité suffisantes pour réaliser trois Palmes d'or et deux Oscars du meilleur film. Mais, à force d'ambition démesurée, il ne donne naissance qu'à une oeuvre difforme et frustrante. »

  3. Grâce à sa construction élaborée, Babel montre de façon originale et efficace comment un petit événement peut avoir des répercussions à l'autre bout du monde ; Iñárritu nous amène ainsi à élargir notre horizon, à penser de manière globale, à réfléchir aux conséquences des actes que nous posons chacun dans notre vie quotidienne.

  4. Babel, qui mélange différentes histoires reliées par des fils ténus, est difficile à comprendre. Certaines histoires ont l'air d'être ajoutées artificiellement.

  5. Babel, qui parle d'incommunicabilité, aborde un sujet bateau ; sa construction cache en réalité un film beaucoup moins profond qu'il y paraît à première vue, duquel se dégagent des idées banales.

  6. Le thème de l'incommunicabilité, qui se décline aussi bien au Maroc qu'au Japon ou dans la zone frontalière entre les États-Unis et le Mexique, donne au film une portée universelle et une certaine grandeur.

  7. Babel est un film très équilibré ; les trois histoires sont aussi passionnantes l'une que l'autre_; on est plongé dans des contextes très éloignés l'un de l'autre — un environnement urbain (Tokyo), le désert (l'Atlas marocain) et un contexte mixte, où se côtoient ville et espace désertique (la zone frontalière entre le Mexique et les États-Unis) — mais on se sent néanmoins fort proche de ces personnages malgré leurs différences.

  8. Babel est un film « intellectuel », qui donne très peu libre cours à l'émotion. Ainsi on peut lire dans l'article précité du Monde que « La solennité que met Iñarritu à énoncer les truismes  si laborieusement mis en place par le scénario de Guillermo Arriaga fait plus que dissiper les impressions et les émotions que Babel distille par ailleurs : elle les annule.  »

  9. Le cinéaste Iñárritu parvient à donner une intensité dramatique à des faits de la vie quotidienne : il s'attarde notamment sur des gestes ou des détails apparemment secondaires mais qui peuvent nous toucher profondément.

  10. Les différentes histoires racontées n'ont pas véritablement d'intérêt. Certains personnages agissent de manière absurde ou incompréhensible. On attend qu'il se passe quelque chose, et il n'y a pas de véritable surprise ni d'événement très fort.

  11. Les émotions des personnages sont forcées, et la suite de malheurs qui accablent certains personnages est artificielle. Le cinéaste cherche en fait à nous apitoyer.

  12. Les événements sont dramatiques mais ne sont pas artificiels : ce que montre Babel, c'est précisément un concours de circonstances, les effets du hasard et des rencontres involontaires. Ça n'arrive pas à tout le monde, mais ça pourrait nous arriver. C'est sur ce sentiment que joue (notamment) le film.

Comprendre le film: la temporalité

Babel est le résultat en images d'un scénario éclaté qui rend bien compte de la nouvelle perception de l'espace et du temps qui s'est développée avec l'ère de la communication. Aujourd'hui, chaque coin de la planète est rendu accessible par des moyens de transport toujours plus directs et plus rapides ou simplement de façon médiate, par le biais de la presse audiovisuelle, d'Internet ou encore du cinéma.

Une vision éclatée

Il appartient donc à chacun de nous de trouver un sens global à cette juxtaposition d'événements qui se déroulent à l'échelle planétaire, en des lieux et des temps plus ou moins rapprochés les uns des autres. Pour donner une cohérence au monde multiple tel qu'il existe aujourd'hui, chacun en organise les fragments en fonction de ce qui lui semble important et intégrable à sa conception antérieure et intérieure de la réalité. Autrement dit, chacun élabore sa propre représentation du monde selon l'état de ses connaissances et sa sensibilité affective, morale et politique, établissant des connexions de nature diverse entre les situations et les faits.

De la même façon, les premières impressions qui viendront à l'esprit des jeunes spectateurs à la vision de Babel seront sans doute tout à la fois des impressions de fragmentation, de proximité, de concomitance, d'imbrication, d'incidence et de coïncidence. Comme dans la réalité, chacun aura spontanément (et sans doute de manière largement inconsciente ou empirique) tendance à organiser, au fur et à mesure du déroulement du film, les différents segments qui le composent, de façon à donner à l'ensemble de l'ordre et du sens.

Reconstruire les enchaînements

Mais dans un second temps, le souvenir de scènes (ou de simples indices) contredisant les premières reconstructions imaginaires peut amener le spectateur à rechercher a posteriori le principe de cohérence qui sous-tend le scénario du film. Une façon de procéder à un tel travail de reconstruction consiste à utiliser le critère de temps. Car au-delà du morcellement des intrigues, il existe bel et bien un fil chronologique qui permet d'établir une évolution linéaire d'une histoire qui s'étend sur trois continents et s'étale sur cinq jours, avec un début — Yussef blesse accidentellement une touriste américaine au Maroc — et une fin — après avoir confirmé aux policiers qu'il a bien fait cadeau de sa Winchester M270 à un guide de chasse marocain prénommé Hassan, Monsieur Wataya retrouve sa fille Chieko nue sur le balcon de leur appartement de Tokyo.

Impossible toutefois de repérer d'emblée cette évolution temporelle, que le réalisateur du film a choisi de briser au moins de deux façons: d'abord en rompant de manière très ostensible le fil chronologique de l'histoire par un mixage des intrigues et de courtes inversions temporelles, mais aussi et surtout par un travail sur la durée. Ainsi l'intrigue des deux Américains en voyage dans l'Atlas, dilatée sur l'ensemble du film, paraît nettement plus longue que les autres. Or, sur des péripéties qui doivent en principe durer cinq jours (comme nous l'apprendra un bulletin d'informations diffusé à Tokyo juste avant la dernière scène du film), on ne voit en réalité que le déroulement de la première journée, qui se termine avec l'arrivée du couple à l'hôpital d'où Richard téléphone à Amelia.

Réajustements

Ce constat amène au moins deux ou trois réajustements temporels: l'intrigue américano-mexicaine, introduite dès le début du film en même temps qu'est tiré au Maroc le coup de fusil fatal, laissait au départ supposer une certaine concomitance des scènes qui allaient se produire sur les deux continents, scènes qui seront d'ailleurs montrées de façon alternée comme si tel était le cas. Or, le coup de téléphone passé à Amelia est à nouveau évoqué à la fin de Babel, exactement dans les mêmes termes qu'au début (ce qui, bien sûr, permet de déduire qu'il s'agit effectivement du même appel) mais cette fois la scène est envisagée du point de vue de Richard. C'est ce nouveau point de vue qui permet d'identifier l'hôpital Al-Hakim et donc, de situer le coup de téléphone au moment où se termine l'épisode consacré au couple.

Le spectateur se trouve alors amené à revoir sa première interprétation; l'épisode américano-mexicain qui, selon le déroulement narratif, vient de se terminer dans la séquence précédente avec l'expulsion d'Amelia, va en réalité seulement débuter à ce moment-là. Nous éprouvons par conséquent le sentiment que cet épisode déjà clos par la narration intervient de façon décalée, dans la mesure où il reste encore à venir.

Logiquement, cette partie semble être la dernière sur un plan chronologique. Or un autre indice situé dans la dernière séquence du film va obliger le spectateur à ajuster sa représentation de la temporalité en réorganisant une nouvelle fois les événements les uns par rapport aux autres. Lorsque le policier s'installe dans un bar pour lire le mot que Chieko a écrit pour lui, on assiste à l'aube à la diffusion sur écran géant d'un bulletin d'informations qui nous apprend qu'«après cinq jours de folie téléphonique», l'affaire des touristes américains au Maroc a finalement trouvé une heureuse issue.

Il nous faut donc ici comprendre qu'après l'hospitalisation de Susan, trois jours entiers se sont encore écoulés, laps de temps durant lequel Richard et son épouse sont vraisemblablement restés à Casablanca, tandis que se déroulaient l'enquête de la police marocaine (qui a lieu elle aussi sur une journée se clôturant par le décès d'Ahmed), la participation d'Amelia aux noces de son fils, sa nuit dans le désert avec les enfants et son expulsion dès le lendemain, et enfin l'unique journée que nous voyons de la vie de Chieko; cette courte tranche d'existence, également dilatée sur l'ensemble du film, induit ici encore une perception erronée de la durée réelle.

Ce travail de déduction nous amène enfin à séparer deux intrigues que l'on a tendance au départ à confondre en une seule tant elles sont proches dans le temps mais aussi dans l'espace (et donc situées dans un même environnement, ce qui contribue à entretenir la confusion jusqu'au bout), étant de plus présentées en alternance sur toute la durée du film malgré leur décalage temporel. En effet, si les deux touristes américains sont évacués vers Casablanca le soir même de l'accident, l'enquête qui mène les policiers chez Hassan débute seulement le lendemain matin, comme l'indique le début de cette séquence qui montre les enfants partir cacher le fusil après une nuit de sommeil.

On remarquera pour terminer que, si la perception du temps est totalement faussée par un mixage des quatre intrigues — mixage qui illusionne le spectateur à la fois par un travail sur la chronologie générale des événements et sur la durée des épisodes —, la cohérence temporelle est par ailleurs parfaitement conservée à l'intérieur-même de chacune de ces intrigues.


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