Éditorial
Dans une petite cabane isolée au milieu des bois vosgiens, ce sont trois générations d’une même famille qui, à la lueur de bougies, échangent passionnément et en pleine nuit sur ce lien magique qu’elles entretiennent à la nature et aux êtres sauvages. Une séquence à comprendre comme un moment suspendu qui en appelle aux aspects les plus élémentaires et précieux de notre existence. Elle est extraite du Chant des forêts, ce formidable film de Vincent Munier, l’un des trois protagonistes de la séquence aux côtés de son père et de son fils.
Porté par une rigueur formelle de tous les instants, ce film connaît depuis sa sortie en février un incroyable plébiscite de la part du public. À l’heure où nous écrivons ces lignes (mi-mars), il a rassemblé près de 90 000 spectateurs en Belgique dont plus de 13 000 rien que dans les cinémas des Grignoux !
Que nous raconte finalement ce succès si réjouissant ? Certainement, d’une part, notre besoin de reconnexion à la nature et au sauvage dans une époque violente et tragique. D’autre part, celui de retrouver cette capacité à l’émerveillement, au plaisir du regard et de l’écoute par le biais du langage cinématographique et — c’est important — du grand écran de la salle de cinéma. On rajoutera un élément essentiel : cette transmission, d’un savoir, d’une passion et d’une vision positive du monde, qui prend tout son sens au cœur du noyau intime, familial.
Fin avril, nous franchirons le seuil d’une autre cabane pour faire connaissance avec des membres d’une famille, cette fois dans le Grand Nord américain. Dans Sukkwan Island de Vladimir de Fontenay, une fiction tirée du best-seller de David Vann, un père et son fils tentent de se reconnecter l’un à l’autre, en se coupant volontairement de la société dite moderne. Ils vont être confrontés à une expérience de vie extrême, dans un rapport tendu avec l’environnement dont les variations météorologiques intenses impacteront leur mental, avec le risque de les faire basculer définitivement dans une direction non désirée à l’origine.
Deux autres films, événementiels, abordent eux aussi de manière intimiste des thématiques existentielles, en mettant en lumière des relations familiales dans leur rapport au monde. Des relations qui seront impactées par quelque chose de plus grand qu’elles, ici non par la nature, mais par la marche de l’histoire quand elle s’en prend à l’idéal démocratique. Dans tous les cas, on parlera soit de résistance, soit de renoncement avec une question générique en guise de ligne de démarcation : jusqu’où peut-on demeurer fidèle à ses idéaux ?
Dans Les Rayons et les Ombres, Xavier Giannoli situe son action durant la Seconde Guerre mondiale et évoque, dans une fresque de grande ampleur, le basculement, fatal, pour un père et sa fille vers le nazisme alors que rien ne semblait les y prédisposer au départ. Par naïveté, par aveuglement, par opportunisme, par égo... Le film montre sans néanmoins pardonner, mais avec la nuance nécessaire, à quel point rejoindre le mauvais côté de l’histoire ne tient parfois qu’à un fil.
Dans Yellow Letters d’Ilker Çatak, une fiction lauréate de l’Ours d’Or à Berlin, un professeur et son épouse comédienne sont condamnés par le gouvernement turc pour leurs idées progressistes. Ils connaissent une précarité nouvelle avec le risque, tangible, de briser l’union de leur couple et de leur famille. Ils feront tout pour ne pas tomber dans ce piège que leur tendent des autorités conscientes de la nécessité de consolider leur pouvoir par la censure, en faisant taire tout discours dissonant, toute révolte, toute manière de penser par soi-même.
Berceau de la démocratie, de la socialisation, du vivre-ensemble, la famille est cet espace intime où tout se construit, où tout se joue pour l’avenir, aux contacts des autres et de la nature. Remettre au cœur de nos sociétés en ébullition les valeurs progressistes auxquelles nous croyons implique d’entretenir les notions de résistance et d’écoute. Cela signifie aussi prendre le temps de la contemplation, de la poésie et de la transmission. Il en va du futur des nouvelles générations et, par corollaire, de la préservation de nos démocraties, de nos cellules intimes comme de cette nature, majestueuse et mystérieuse, qui a tant à nous apprendre sur nous-mêmes.
Les Grignoux
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